Isolation d'un pont réseau sous Linux

Vincent Bernat

En bref : pour isoler correctement un pont Linux, utilisez les commandes suivantes :

# bridge vlan del dev br0 vid 1 self
# echo 1 > /sys/class/net/br0/bridge/vlan_filtering

Un pont réseau (aussi appelé « commutateur » ou « switch ») permet d’interconnecter plusieurs segments Ethernet ensemble. C’est un élément d’infrastructure banal et implémenté de longue date par Linux.

Un usage typique est exposé dans la figure ci-dessous. L’hyperviseur exécute trois machines virtuelles. Chacune d’elle est attachée au pont br0 (représenté par un segment horizontal). L’hyperviseur dispose de deux interfaces réseau physiques :

  • eth0 est attachée à un réseau public fournissant divers services aux machines virtuelles (DHCP, DNS, NTP, routeurs vers Internet, …). Elle fait partie du pont br0.
  • eth1 est attachée à un réseau d’infrastructure fournissant divers services à l’hyperviseur (DNS, NTP, gestion de la configuration, routeurs vers Internet, …). Elle ne fait pas partie du pont br0.
Usage typique d'un pont réseau sous Linux
Usage typique d'un pont réseau sous Linux avec un hyperviseur et des machines virtuelles

Dans une telle configuration, il est raisonnable de penser que les machines virtuelles peuvent accéder aux ressources du réseau public sans être capable d’atteindre les ressources du réseau d’infrastructure (y compris les ressources hébergées par l’hyperviseur lui-même, comme le serveur SSH). En d’autres mots, la séparation entre le domaine vert et le domaine violet doit être totale.

Ce n’est pas le cas. Depuis n’importe quelle machine virtuelle :

# ip route add 192.168.14.3/32 dev eth0
# ping -c 3 192.168.14.3
PING 192.168.14.3 (192.168.14.3) 56(84) bytes of data.
64 bytes from 192.168.14.3: icmp_seq=1 ttl=59 time=0.644 ms
64 bytes from 192.168.14.3: icmp_seq=2 ttl=59 time=0.829 ms
64 bytes from 192.168.14.3: icmp_seq=3 ttl=59 time=0.894 ms

--- 192.168.14.3 ping statistics ---
3 packets transmitted, 3 received, 0% packet loss, time 2033ms
rtt min/avg/max/mdev = 0.644/0.789/0.894/0.105 ms

Pourquoi ?

Il y a deux facteurs contribuant à ce fait :

  1. Un pont peut accepter du trafic IP. C’est une fonctionnalité utile pour permettre à Linux de proposer des services IP aux utilisateurs du pont (par exemple un relai DHCP ou une passerelle par défaut). C’est généralement mis en œuvre en configurant l’adresse IP directement sur le pont : ip addr add 192.0.2.2/25 dev br0.
  2. Une interface n’a pas besoin d’une adresse IP pour traiter le trafic IP entrant. De plus, par défaut, Linux accepte de répondre aux requêtes ARP sans tenir compte de l’interface les ayant reçues.

Traitement d’une trame par le pont réseau

Après réception d’une trame Ethernet et son placement dans un tampon, le pilote réseau transfère ce dernier à la fonction netif_receive_skb(). Les actions suivantes sont exécutées :

  1. copie de la trame vers les TAP globaux ou associés à l’interface (par exemple, tcpdump) ;
  2. évaluation de la politique de réception (configurée avec tc) ;
  3. délégation de la trame à la fonction de réception associée à l’interface, si elle existe ;
  4. délégation de la trame à une fonction de protocole (IPv4, ARP, IPv6).

Pour une interface membre d’un pont, le noyau a configuré une fonction de réception : br_handle_frame(). Cette fonction ne laissera pas la trame continuer plus loin, à l’exception des trames STP ou LLDP ou si le « brouting » est activé1 : les fonctions de protocole ne sont jamais exécutées.

Après quelques vérifications supplémentaires, Linux décide si la trame doit être traitée localement :

  • l’entrée dans la table MAC/port (FDB) indique une livraison locale
  • la MAC cible est une adresse de diffusion (broadcast ou multicast)

Dans ces deux cas, la trame est transmisse à la fonction br_pass_frame_up(). Une vérification optionnelle liée aux VLAN est effectuée. Le tampon réseau est rattaché au pont (br0) plutôt qu’à l’interface physique (eth0). La trame est évaluée par Netfilter puis retransmise à la fonction netif_receive_skb() où elle va repasser les quatre étapes.

Traitement IPv4

Si une fonction de réception n’est pas attachée à l’interface réseau, une fonction de protocole va être utilisée :

# cat /proc/net/ptype
Type Device      Function
0800          ip_rcv
0011          llc_rcv [llc]
0004          llc_rcv [llc]
0806          arp_rcv
86dd          ipv6_rcv

Si le type Ethernet de la trame est 0x800, le paquet est transmis à la fonction ip_rcv(). Cette dernière effectue notamment les trois étapes suivantes :

  • Si la destination de la trame n’est pas l’adresse MAC de l’interface par laquelle elle est arrivée et que ce n’est pas une adresse de diffusion (multicast ou broadcast), la trame est rejetée (« pas pour nous »).
  • Netfilter évalue le paquet (dans une chaîne PREROUTING).
  • Le système de routage décide de la destination du paquet via la fonction ip_route_input_slow() : est-ce un paquet à livrer localement, doit-il être routé, doit-il être rejeté ? Notamment, le filtrage par la source (reverse-path filtering) est effectué à ce niveau.

Le filtrage par la source (aussi connu sous le nom uRPF ou unicast reverse-path forwarding, RFC 3704) permet à Linux de refuser tout trafic dont la réponse ne repartirait pas par la même interface.

Traitement ARP

Si le type Ethernet de la trame est 0x806, le paquet est transmis à la fonction arp_rcv().

  • Comme pour IPv4, la trame est rejetée si elle n’est pas pour nous.
  • Si l’interface source a le drapeau NOARP, la trame est rejetée.
  • Netfilter évalue le paquet (la configuration est faite avec arptables).
  • Lorsqu’il s’agit d’une requête ARP, les valeurs de arp_ignore et de arp_filter peuvent conduire à rejeter le paquet.

Traitement IPv6

Si le type Ethernet de la trame est 0x86dd, la paquet est transmis à la fonction ipv6_rcv().

  • Comme pour IPv4, la trame est rejetée si elle n’est pas pour nous.
  • Si IPv6 est désactivé sur l’interface, le paquet est rejeté.
  • Netfilter évalue le paquet (dans une chaîne PREROUTING).
  • Le système de routage décide de la destination du paquet. Toutefois, contrairement à IPv4, il n’y a pas de filtrage par la source2.

Isolement

Il existe de nombreuses méthodes pour corriger cette situation.

Nous ignorons complètement le cas des interfaces qui constituent le pont : tant qu’elles font partie du pont, elles ne peuvent pas traiter les protocoles des couches supérieures (IPv4, IPv6, ARP). Nous pouvons nous concentrer uniquement sur le trafic rattaché à br0.

Il convient de noter que pour IPv4, IPv6 et ARP, la vérification de l’adresse MAC cible, qui est effectuée très tôt pour chaque protocole, peut être simplement contournée en utilisant une adresse MAC de diffusion.

Indépendamment du protocole

Les quatre méthodes suivantes permettent un isolement du pont pour tous les protocoles simultanément (IPv4, ARP et IPv6).

Utilisation du filtrage des VLAN

Linux 3.9 a introduit la possibilité d’effectuer un filtrage des VLAN sur les ports du pont. Cela permet d’éviter tout trafic local :

# echo 1 > /sys/class/net/br0/bridge/vlan_filtering
# bridge vlan del dev br0 vid 1 self
# bridge vlan show
port    vlan ids
eth0     1 PVID Egress Untagged
eth2     1 PVID Egress Untagged
eth3     1 PVID Egress Untagged
eth4     1 PVID Egress Untagged
br0     None

C’est la méthode la plus efficace car la trame est rejetée directement dans la fonction br_pass_frame_up().

Utilisation de la politique de réception

Une autre possibilité est de rejeter la trame juste après son second passage dans la fonction netif_receive_skb(). La politique de réception d’une interface est évaluée au tout début. Les commandes suivantes s’assurent donc qu’aucune livraison locale (c’est-à-dire attachée à l’interface du pont) n’aura lieu :

# tc qdisc add dev br0 handle ffff: ingress
# tc filter add dev br0 parent ffff: u32 match u8 0 0 action drop

À mon sens, il s’agit de la seconde méthode la plus efficace.

Utilisation d’ebtables

Avant le second passage dans la fonction netif_receive_skb(), Netfilter a l’occasion de décider du destin de la trame. Il est possible de la rejeter à ce moment là :

# ebtables -A INPUT --logical-in br0 -j DROP

Toutefois, à ma connaissance, cette partie de Netfilter est connue pour être assez inefficace.

Utilisation des espaces de noms

L’isolation peut également être obtenue en plaçant toutes les interfaces dans un espace de noms réseau spécifique et d’y configurer le pont :

# ip netns add bridge0
# ip link set netns bridge0 eth0
# ip link set netns bridge0 eth2
# ip link set netns bridge0 eth3
# ip link set netns bridge0 eth4
# ip link del dev br0
# ip netns exec bridge0 brctl addbr br0
# for i in 0 2 3 4; do
>    ip netns exec bridge0 brctl addif br0 eth$i
>    ip netns exec bridge0 ip link set up dev eth$i
> done
# ip netns exec bridge0 ip link set up dev br0

Le paquet va voyager un peu dans la pile IP en utilisant quelques cycles CPU, mais sera au final rejeté.

Dépendamment du protocole

À moins de vouloir mettre en place une défense en profondeur, si une des méthodes précédente est appliquée, les méthodes présentées ci-dessous ne sont pas nécessaire. Il est tout de même intéressant de les connaître car elles sont souvent déjà en place pour d’autres raisons.

ARP

La façon la plus simple de désactiver le traitement d’ARP est de placer le drapeau NOARP sur l’interface du pont. Le paquet sera rejeté au tout début de la fonction gérant ARP.

# ip link set arp off dev br0
# ip l l dev br0
8: br0: <BROADCAST,MULTICAST,NOARP,UP,LOWER_UP> mtu 1500 qdisc noqueue state UP mode DEFAULT group default qlen 1000
    link/ether 50:54:33:00:00:04 brd ff:ff:ff:ff:ff:ff

Il est également possible d’utiliser arptables:

# arptables -A INPUT -i br0 -j DROP

Une autre méthode est de configurer arp_ignore à la valeur 2 pour l’interface du pont. Le noyau ne répondra aux requêtes ARP que si l’adresse IP cible est configurée sur l’interface entrante. Comme l’interface du pont n’a pas d’IP, cela revient à ignorer toute les requêtes.

# sysctl -qw net.ipv4.conf.br0.arp_ignore=2

À noter que désactiver le traitement des requêtes ARP ne dispense pas d’appliquer une méthode spécifique à IPv4. Un utilisateur peut en effet ajouter manuellement une entrée dans son cache ARP :

# ip neigh replace 192.168.14.3 lladdr 50:54:33:00:00:04 dev eth0
# ping -c 1 192.168.14.3
PING 192.168.14.3 (192.168.14.3) 56(84) bytes of data.
64 bytes from 192.168.14.3: icmp_seq=1 ttl=49 time=1.30 ms

--- 192.168.14.3 ping statistics ---
1 packets transmitted, 1 received, 0% packet loss, time 0ms
rtt min/avg/max/mdev = 1.309/1.309/1.309/0.000 ms

Étant donné que Linux est assez libéral sur les adresses MAC autorisées, il n’est même pas nécessaire de deviner l’adresse MAC :

# ip neigh replace 192.168.14.3 lladdr ff:ff:ff:ff:ff:ff dev eth0
# ping -c 1 192.168.14.3
PING 192.168.14.3 (192.168.14.3) 56(84) bytes of data.
64 bytes from 192.168.14.3: icmp_seq=1 ttl=49 time=1.12 ms

--- 192.168.14.3 ping statistics ---
1 packets transmitted, 1 received, 0% packet loss, time 0ms
rtt min/avg/max/mdev = 1.129/1.129/1.129/0.000 ms

IPv4

La première méthode pour rejeter un paquet IPv4 est d’utiliser Netfilter3 :

# iptables -t raw -I PREROUTING -i br0 -j DROP

Si Netfilter est désactivé, une autre possibilité est d’activer le filtrage par la source sur l’interface du pont. Dans ce cas, comme il n’y a pas d’adresse IP configurée sur l’interface, le paquet sera rejeté lors de la consultation des tables de routage :

# sysctl -qw net.ipv4.conf.br0.rp_filter=1

Une autre option est d’utiliser une règle de routage. Cela permet de rejeter le paquet un brin plus tôt, toujours pendant l’évaluation des routes

# ip rule add iif br0 blackhole

IPv6

Linux autorise la désactivation complète d’IPv6 sur une interface. Le paquet sera rejeté au tout début de la fonction gérant IPv6 :

# sysctl -qw net.ipv6.conf.br0.disable_ipv6=1

Comme pour IPv4, il est également possible d’utiliser Netfilter ou une règle de routage.

À propos de l’exemple

Dans l’exemple ci-dessus, la machine virtuelle reçoit des réponses ICMP car celles-ci sont routées à travers le réseau d’infrastructure vers Internet (c’est-à-dire que l’hyperviseur a en route par défaut une passerelle qui va également faire du NAT vers Internet).

Pour vérifier si l’on est « vulnérable » malgré l’absence de réponse ICMP, il convient de regarder si une entrée est présente dans la table de correspondance MAC/IP de la machine invitée :

# ip route add 192.168.14.3/32 dev eth0
# ip neigh show dev eth0
192.168.14.3 lladdr 50:54:33:00:00:04 REACHABLE

Dans le cas contraire, pour pouvoir tester davantage, ajoutez une entrée statique :

# ip neigh replace 192.168.14.3 lladdr ff:ff:ff:ff:ff:ff dev eth0

Une façon simple de vérifier si le traitement des paquets IP est activé est d’observer les compteurs sur l’hôte faisant office de pont :

# netstat -s | grep "ICMP messages"
    15 ICMP messages received
    15 ICMP messages sent
    0 ICMP messages failed

Si les compteurs s’incrémentent, cela signifie que le pont traite les paquets IP.

La communication dans un seul sens permet toujours de faire quelques dégâts dont des dénis de service. De plus, si l’hyperviseur est également un routeur, les machines virtuelles peuvent atteindre n’importe quelle machine du réseau d’infrastructure, exposant ainsi certains nœuds peu protégés tels que des PDU disposant d’un agent SNMP. L’attaquant peut aussi forger son adresse IP pour contourner certains mécanismes d’authentification.

À propos des interfaces MACVLAN

Lorsque l’apprentissage automatique des adresses sources n’est pas nécessaire, un pont peut être remplacé par des interfaces MACVLAN ou MACVTAP. L’article « Bridge vs Macvlan » constitue un bon résumé sur le fonctionnement de ces interfaces.

Dans ce cas, le traitement du paquet est différent et asymétrique. Quand la trame quitte une interface MACVLAN, elle est directement envoyée sur l’interface appropriée (une autre interface MACVLAN ou l’interface physique sous-jacente). Dans cette direction, la trame ne peut pas être traitée par l’hôte.

Toutefois, quand une trame entre par l’interface sous-jacente, si l’adresse MAC cible n’est pas celle d’une des sous-interfaces, la trame est traitée par la fonction de protocole appropriée (ARP, IPv4, IPv6). Seule l’utilisation des méthodes d’isolation liées à un protocole spécifique permet d’isoler correctement ce type d’interfaces.


  1. Une trame traversant un pont peut être routée de force (L3) en « broutant » le paquet. C’est une action qui est activée avec ebtables

  2. Pour IPv6, le filtrage par la source se fait uniquement via Netfilter, en utilisant la condition rpfilter

  3. Si le module br_netfilter est chargé, le sysctl net.bridge.bridge-nf-call-ipatbles doit être configuré à 0. Sinon, il est nécessaire de spécifier une condition physdev pour ne pas rejeter également les paquets IPv4 traversant le pont. 


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