En des temps immémoriaux, avant l’introduction de CSS 3, les navigateurs ne pouvaient exploiter que les polices présentes sur le système de l’utilisateur. Tout ceci a pris fin avec l’introduction de @font-face et le support de cette directive dans tous les navigateurs actuels. Les concepteurs web peuvent désormais choisir parmi une large palette de polices.

Typekit fournit sous forme d’abonnement une bibliothèque de polices de grande qualité utilisables sur des sites web. J’expose ici mon point de vue quasi-novice1 sur ce service.

Rudiments d’intégration des fontes§

Il existe plusieurs méthodes pour exploiter les fontes de son choix dans des documents Web. Examinons les principales d’entre elles.

Auto-hébergement et @font-face§

Une première possibilité est d’héberger soi-même les fonts et d’inclure les directives CSS @font-face appropriées. Il y a alors cinq choses importantes à savoir :

  1. Aucun format commun à tous les navigateurs n’existe. Il est alors nécessaire de fournir chaque fonte sous différents formats pour supporter le plus de navigateurs possibles.
  2. Bien entendu, le cas d’Internet Explorer nécessitera quelques bidouilles.
  3. La plupart des navigateurs impose la « same origin policy » : une fonte ne peut être téléchargée que depuis le même domaine que la page qui l’utilise. Il est possible de contourner une telle politique en autorisant explicitement l’accès à ces ressources depuis un domaine tiers. On parle alors de « cross-origin resource sharing ». Il faut ajouter l’entête Access-Control-Allow-Origin pour servir les fontes en question.
  4. Les fontes changeant peu souvent, pour améliorer le mécanisme de cache, il est préférable de configurer une date d’expiration assez lointaine dans le futur. Par exemple, environ 30 jours.
  5. Il n’y a pas de type MIME prévu pour les fontes. Il est donc parfaitement inutile d’en configurer un, même si Google Chrome s’en plaint dans la console.

Font Squirrel est un outil particulièrement utile à ce niveau. Il fournit des kits prêts à l’emploi. Il suffit de choisir la fonte que l’on désire utiliser (ou télécharger sa propre fonte) et les formats à prendre en compte (mieux vaut les cocher tous) pour obtenir une archive ZIP contenant les fontes et les déclarations CSS à utiliser. Il est préférable de modifier légèrement ces dernières pour utiliser automatiquement les variantes d’une fonte de base ou la copie locale de l’utilisateur si disponible. Par exemple, pour la police de caractères Crimson en gras, la déclaration suivante me semble préférable à celle fournie dans le kit :

@font-face {
    font-family: 'Crimson';
    src: url('Crimson-Bold-webfont.eot');
    src: local('Crimson Bold'), local('Crimson Text Bold'),
         url('Crimson-Bold-webfont.eot?#iefix') format('embedded-opentype'),
         url('Crimson-Bold-webfont.woff') format('woff'),
         url('Crimson-Bold-webfont.ttf') format('truetype'),
         url('Crimson-Bold-webfont.svg#CrimsonBold') format('svg');
    font-weight: bold;
    font-style: normal;
}

Google Web Fonts§

Plutôt que d’héberger soi-même les fontes, il est possible d’opter pour un hébergement externe. Dans le cadre des polices de caractères libres, Google Web Fonts constitue une solution envisageable. Le principe de fonctionnement est fort simple : on construit une collection de fontes, on choisit pour chacune d’elles les variantes que l’on souhaite utiliser et on obtient en retour une ligne à coller dans l’élement <head> de sa page. Par exemple, pour Crimson :

<link href='http://fonts.googleapis.com/css?family=Crimson+Text:400,700,400italic'
      rel='stylesheet' type='text/css'>

Pourquoi choisir cette solution plutôt que l’auto-hébergement ?

  1. Il n’y a pas à utiliser (et parfois payer) sa propre bande passante pour servir les fontes.
  2. Google dispose de son propre CDN. Cela représente un gain important au niveau des performances.
  3. La mise en cache est plus efficace car plusieurs sites partagent la même fonte.
  4. La mise en place est plus simple.

À moins de se méfier de Google, notamment en ce qui concerne la traque des visiteurs2, je pense qu’il s’agit là d’une meilleure solution que d’héberger soi-même les fontes. Dans ce domaine, les performances sont particulièrement importantes étant donné que les fontes sont nécessaires au rendu du document.

Services payants§

Pour utiliser des polices de caractères commerciales telles que Adobe Minion Pro ou Paratype Futura PT, une alternative intéressante est de les louer. Typekit propose un tel service. Les tarifs dépendent du volume et du nombre de fontes auquel on désire avoir accès. Il existe une option gratuite et l’abonnement le moins cher est à 24,99 $ par an. Il existe de nombreux services similaires.

Une fois inscrit, l’utilisation est semblable à Google Web Fonts : on sélectionne les fontes que l’on souhaite utiliser et on les assemble dans un kit que l’on publie. Plutôt que de fournir directement un fichier CSS, Typekit fournit un bout de Javascript qui va ensuite télécharger un CSS contenant toutes les fontes dans un format approprié pour le navigateur (avec la plupart d’entre eux, les fontes sont contenues directement dans le CSS).

<script type="text/javascript"
        src="//use.typekit.com/tyt0atd.js"></script>
<script type="text/javascript">
  try{Typekit.load();}catch(e){}
</script>

Typekit: les points positifs…§

Pourquoi opter pour Typekit ? Tout d’abord, il y a un très large choix de fontes. L’abonnement payant le moins cher donne accès à plus de 500 polices de caractères issues de plus de 80 fonderies. Il y a une centaine de polices à empattement et environ le double sans empattement.

Typekit propose une interface efficace pour naviguer à travers les fontes. Il est possible d’effectuer des recherches par nom ou de filtrer selon les caractéristiques de la police recherchée (avec ou sans empattement, graisse, largeur, hauteur, contraste, utilisation recommandée, langues supportées, etc.).

Pour toute question ou problème, le support est diligent et rapide. J’ai obtenu des réponses claires à mes questions en quelques heures durant un week-end.

…et les points négatifs§

Malheureusement, Typekit a aussi quelques défauts. L’un des principaux est l’utilisation de Javascript qui empêche aux personnes le désactivant l’accès aux fontes. Si c’est un point important pour vous, restez éloignés de Typekit.

Ni libre, ni gratuit§

Bien que Typekit propose quelques fontes libres, la plupart d’entre elles ne le sont pas. De plus, l’abonnement gratuit contient beaucoup moins de fontes que les abonnements payants. Bien que je préférerais utiliser des fontes libres, ce n’est pas un point déterminant pour moi : il est facile d’opter pour une autre fonte ou un autre service.

J’aime beaucoup les polices avec empattement et le monde libre s’attarde rarement sur celles-ci ; il est alors difficile d’en trouver des attrayantes dont le rendu à l’écran est excellent. Droid Serif est trop colorée à mon goût. Peut-être que Cardo me conviendrait.

Choix et tests des fontes§

Alors que naviguer dans les différentes fontes est simple et agréable, les comparer et les tester est une autre affaire. On apprécierait en effet de pouvoir comparer le rendu d’un paragraphe à l’aide de plusieurs fontes sur une même page, ou alors de pouvoir assembler un titre et un paragraphe afin de juger si deux polices s’apparient correctement. Sur ce point, Google Web Fonts propose des interfaces plus abouties.

Les choses se compliquent singulièrement quand il s’agit de tester les fontes choisies sur son propre site. En effet, chaque modification du kit doit être suivie d’une publication de celui-ci. Cette dernière peut nécessiter d’attendre cinq à dix minutes avant d’être effective. De plus, il est nécessaire de jongler entre les kits (dont le nombre est aussi limité) pour ne pas affecter le site publié quand on désire tester quelques modifications.

Il aurait été préférable de proposer un kit contenant toutes les fontes disponibles. Ce kit pourrait par exemple être limité à certaines IP pour éviter les abus. C’est quelque chose que propose Fontdeck, un concurrent de Typekit.

Peu de sous-ensembles disponibles§

Parce qu’il est souvent nécessaire de maintenir la taille des fontes sous une certaine limite (par exemple, 30 Ko par fonte), Typekit propose pour la plupart des fontes deux ensembles de caractères : l’ensemble par défaut ne contient que certains caractères latins et l’ensemble complet contient tous les caractères disponibles dans la fonte. Si un caractère est absent de l’ensemble par défaut, il faut alors utiliser l’ensemble complet qui est souvent deux à quatre fois plus gros. Ce qui est dommage pour un seul caractère.

Il serait préférable de proposer des sous-ensembles pour chaque langue. J’opterais alors pour un sous-ensemble francophone qui contiendrait, en plus des caractères de l’ensemble par défaut, le caractère « œ » que l’on trouve dans « cœur » et dans « œil ». C’est le seul caractère manquant de l’ensemble par défaut !

Quand un caractère est absent, le navigateur utilise le caractère de la fonte suivante dans la pile CSS. Par exemple, si la fonte souhaitée est FF Tisa Web Pro et que la fonte suivante est Droid Serif, voici ce que donne le mot «cœur». Sur la première ligne, FF Tisa Web Pro contient tous les caractères adéquats tandis que sur la seconde, le caractère « œ » est pris dans la fonte Droid Serif. Étant donné que ces deux fontes diffèrent par leur hauteur et leur contraste, on remarque des différences, particulièrement pour les petites tailles où l’erreur atteint les 10%.

Divers rendu pour le mot « cœur »

J’ai également ajouté une troisième ligne où la ligature est construite en accolant « o » et « e ». Le style suivant est appliqué sur « e » :

.lf-ligature {
    margin-left: -0.172em;
    zoom: 1; /* Here to trigger hasLayout on IE7 */
}

Le résultat est tout à fait respectable. J’utilise un peu de Javascript pour transformer la ligature. Il serait possible de prendre en charge des ligatures supplémentaires mais également d’ajouter des caractères composés (comme on en trouve dans des mots comme « Antonín Dvořák »).

Mise en cache peu satisfaisante§

MISE À JOUR : Typekit a modifié la façon dont les fontes sont servies. Il est probable que ce paragraphe soit désormais caduque.

Comme un document ne peut être affiché qu’une fois que les fontes ont été chargées3, il est particulièrement important que le téléchargement des fontes soit le plus rapide possible. Typekit fait appel à Edgecast comme CDN et DynECT pour le DNS.

Deux fichiers sont téléchargés, tous deux hébergés sur use.typekit.com. Le premier est un script qui fait office de chargeur. Selon les caractéristiques du navigateur, il détermine quel est la meilleure façon de charger les fontes. Le second fichier est généralement un gros fichier CSS.

Voici les entêtes retournées par le premier fichier :

HTTP/1.1 200 OK
Accept-Ranges: bytes
Cache-Control: max-age=300
Content-Encoding: gzip
Content-Type: text/javascript
Date: Tue, 08 Nov 2011 18:34:16 GMT
ETag: "388467610+gzip"
Expires: Tue, 08 Nov 2011 18:39:16 GMT
Last-Modified: Sat, 05 Nov 2011 09:31:57 GMT
Server: ECS (cdg/D624)
Vary: Accept-Encoding
X-Cache: HIT
Content-Length: 7440

Tout d’abord, notons que le contenu du fichier est compressé. Bon point. Les entêtes à examiner ensuite sont Cache-Control, Date, ETag et Expires : le serveur demande au navigateur d’invalider le cache au bout de 5 minutes. Quand le navigateur remarque que sa copie n’est plus à jour, il va demander au serveur une copie plus récente, si disponible, en incluant l’entête If-None-Match: 388467610+gzip. À moins que le kit ait été modifié, le serveur va alors répondre qu’il n’y a pas eu de modifications (304 Not Modified) et ne renverra pas le fichier. La copie sera alors valable 5 autres minutes. Cela signifie qu’après 5 minutes, il est nécessaire d’effectuer trois aller-retour entre le client et le serveur juste pour savoir s’il existe une nouvelle version.

Pire, parfois, les serveurs de Typekit mettent du temps à répondre, jusqu’à une minute dans certains cas. Comme le premier fichier est un script que l’on indique dans <head>, la totalité de la page est bloquée en attendant celui-ci. Voici un exemple de ce qui arrive parfois (mais rarement) quand on charge une page utilisant Typekit alors que tous les éléments statiques sont en cache :

Capture d'écran de Chromium Inspector

On remarque que le rendu de la page a été mis en pause pendant 3,5 secondes en attente des ressources issues de Typekit. En regardant plus attentivement, on remarque d’autres problèmes, notamment la présence d’un code retour 200 au lieu de 304. Voici la requête (partielle) qu’a envoyé le navigateur :

GET /tyt0atd.js HTTP/1.1
Host: use.typekit.com
Connection: keep-alive
Accept-Encoding: gzip,deflate,sdch
If-None-Match: "2200251225+gzip"
If-Modified-Since: Thu, 10 Nov 2011 11:38:11 GMT

Et voici un extrait de la réponse :

HTTP/1.1 200 OK
Accept-Ranges: bytes
Cache-Control: max-age=300
Content-Type: text/javascript
Date: Fri, 11 Nov 2011 17:10:03 GMT
ETag: "2200251225"
Expires: Fri, 11 Nov 2011 17:15:03 GMT
Last-Modified: Thu, 10 Nov 2011 11:38:11 GMT
Server: EOS (lax001/54E5)
Content-Length: 25755

Que s’est-il passé ? Pour une raison inconnue, le serveur n’a pas jugé souhaitable de donner accès à la version compressée de la ressource : il n’y a pas d’entête Content-Encoding: gzip dans la réponse alors que le navigateur a utilisé l’entête Accept-Encoding: gzip. L’étiquette ETag fournie par le navigateur (2200251225+gzip) provient manifestement de la version compressée. Celle-ci étant indisponible et la RFC 2616 indiquant d’ignorer l’entête If-Modified-Since dans ce cas, le serveur répond avec 200 OK et renvoie l’intégralité du fichier. Non seulement la mise en cache n’a pas fonctionné mais on doit en plus télécharger la version non compressée !

Supposons maintenant que ce problème ne soit pas apparu et que le serveur ait répondu, comme attendu, avec 304 Not Modified. Le résultat n’est toujours pas satisfaisant. Nous aurions attendu 1,3 secondes pour savoir que notre version était toujours à jour. Notez cependant que, la plupart du temps, Typekit est très rapide.

Il aurait été préférable que Typekit fournisse une nouvelle URL à utiliser lors de chaque modification du kit (avec le numéro de version, par exemple). La politique de mise en cache de cette URL serait de plusieurs jours. Cette approche permettrait aussi de pouvoir modifier le kit lors du développement sans affecter le site en production.

Je suspecte Typekit d’avoir délibéremment choisi une mise en cache déficiente pour pouvoir suivre l’utilisation de chaque kit et vérifier ainsi que le nombre de visiteurs correspond bien à l’abonnement choisi.

MISE À JOUR : L’équipe de support de Typekit a identifié le problème et travaille actuellement dessus :

Vous avez identifié un bug de notre fournisseur de CDN et nous travaillons avec eux pour le corriger. Heureusement, je peux vous expliquer ce qui se produit.

Les nœuds du CDN maintiennent en cache les kits les plus récemment demandés. Les requêtes servies depuis le cache sont compressées correctement. Malheureusement, si le kit n’est pas pr’esent dans le cache, il doit être récupéré depuis les serveurs d’origine et la compression n’est pas réalisée ce qui a pour effet de bord de casser le mécanisme ETag.

[…]

Nous travaillons à corriger ce bug mais un tel changement dans un CDN prendra un peu de temps. Nous travaillons aussi à permettre une mise en cache de plus de 5 minutes tout en permettant aux utilisateurs de mettre à jour rapidement leur site.

MISE À JOUR : Pour éviter un retard dans l’affichage de la page, notamment si Typekit est lent, il est possible de le charger de manière asynchrone avec yepnope.js. En contrepartie, une autre police sera utilisée pendant quelques instants.

Conclusion§

Mon sentiment vis-à-vis de Typekit est assez mitigé. Le problème de mise en cache me semble plutôt majeur et je réfléchis à retourner vers Google Web Fonts pour cette unique raison. En dehors de cet aspect, les défauts cités me semblent relativement mineurs par rapport aux avantages apportés.


  1. Bien que je sois intéressé par la typographie, avec notamment mon propre exemplaire de « The Elements of Typographic Style » de Robert Bringhurst et une lecture attentive de « The Elements of Typographic Style Applied to the Web », mon niveau en la matière reste plutôt mince. 

  2. Les fontes servies par Google le sont depuis un domaine n’émettant pas de cookies. Il est toujours possible pour Google de pister les utilisateurs mais je pense que ce n’est pas le cas. 

  3. En fait, les navigateurs ont plusieurs techniques pour effectuer le rendu lorsque les fontes ne sont pas immédiatement disponibles. Paul Irish a écrit un article complet à ce sujet. Une stratégie assez courante est de laisser l’espace nécessaire au texte et de ne l’afficher qu’une fois la fonte disponible, à moins que cela prenne trop de temps et dans ce cas, on utilise temporairement une fonte de repli.